La nomination du nouveau gouverneur de la Banque du Liban, Karim Souaid, par un vote au sein du Conseil des ministres, constitue un événement inhabituel dans la pratique politique libanaise. Depuis l’Accord de Taëf, les gouvernements libanais ont pris l’habitude de prendre leurs décisions par consensus, le vote ne constituant qu’une exception rare, généralement réservée aux « questions fondamentales » définies par la Constitution. Pourtant, d’un point de vue procédural et juridique, le vote en faveur de Souaid était parfaitement conforme et n’aurait pas dû provoquer de secousses politiques — quelle que soit la nature des relations entre les autorités concernées.
Ceux qui considèrent la nomination de Souaid comme « ordinaire » s’appuient sur le fait que le processus a respecté la Constitution, que le Premier ministre s’est publiquement engagé à défendre, en la désignant comme « le Livre ». En revanche, ceux qui la jugent « inhabituelle » invoquent le contexte politique, y voyant un épisode supplémentaire d’une lutte de pouvoir entre le président — qui a soutenu Souaid — et le Premier ministre, qui avait proposé l’ancien ministre des Finances, Jihad Azour. Les deux hommes n’ont cependant pas réussi à trouver un terrain d’entente avant la réunion du Conseil des ministres.
Le problème, comme souvent au Liban, réside dans une certaine mentalité politique dominante : certains camps considèrent le vote démocratique comme un jeu à somme nulle — la victoire de l’un équivalant à la défaite de l’autre. Ainsi, la nomination a été perçue par certains comme une « victoire » pour le président et une « défaite » pour le Premier ministre.
Cette situation met une nouvelle fois en lumière la « crise de gouvernance » chronique que traverse le Liban, une crise antérieure à l’Accord de Taëf et qui ressurgit à chaque mandat présidentiel. Elle trouve sa source dans des conflits persistants sur la répartition des pouvoirs exécutifs — notamment entre le président et le Premier ministre — malgré le fait que la Constitution attribue clairement le pouvoir exécutif au Conseil des ministres en tant qu’entité collégiale, et non à l’un ou l’autre des deux chefs de l’exécutif pris individuellement.
Le Premier ministre soutient que le président n’a aucune autorité sur les décisions du Conseil des ministres puisque, selon la Constitution, il ne fait que présider les séances quand il le souhaite, sans droit de vote. Et pourtant, paradoxalement, aucun gouvernement ne peut être formé sans la signature du président sur le décret de formation, conjointement avec celle du Premier ministre.
De plus, la Constitution confère au président un rôle unique et élevé, le désignant comme « chef de l’État et symbole de l’unité nationale, et commandant en chef des forces armées, lesquelles relèvent du Conseil des ministres ». Ce statut le place comme arbitre entre les institutions et garant de l’intérêt national, avec le pouvoir d’intervenir pour corriger les dérives et s’opposer à tout ce qui pourrait nuire à la nation et à son peuple. Cette position exige également sa neutralité, l’empêchant de jouer un rôle partisan — que ce soit à travers des blocs parlementaires ou ministériels — sous peine de perdre sa fonction d’arbitre impartial et de devenir la cible d’attaques politiques.
Revenons à la nomination de Souaid : il a obtenu le soutien des deux tiers des membres du gouvernement (17 sur 24), malgré l’opposition du Premier ministre Nawaf Salam. Ce vote a mis en évidence les alignements politiques au sein du Conseil des ministres, révélant que le président détient désormais une majorité qualifiée des deux tiers — lui permettant de contrôler le gouvernement et, potentiellement, de le dissoudre à tout moment. Le Premier ministre, lui, ne dispose que d’une minorité non bloquante.
Fait intéressant, la coalition qui a soutenu Souaid rassemblait des ministres issus des Forces libanaises, du mouvement Amal, du Hezbollah, du parti Kataëb, du Parti socialiste progressiste, ainsi que des ministres proches de la ligne du président. Le camp opposé comprenait le Premier ministre, son adjoint Tarek Mitri, le ministre de la Culture Ghassan Salameh, la ministre des Affaires sociales Haneen Al-Sayyed, le ministre du Développement administratif Fadi Makki, le ministre de l’Économie Amer Al-Bassat, et la ministre de l’Éducation Rima Karami.
Parmi les changements d’alignement notables, le ministre de l’Intérieur Ahmad Al-Hajjar a quitté le camp de Salam pour voter en faveur de Souaid, tandis que Fadi Makki a quitté le bloc du « duo chiite » pour rejoindre celui de Salam. Si de tels mouvements se répètent, ils pourraient profondément influencer la dynamique des prochaines réunions du Conseil des ministres.
Si le gouvernement veut vraiment respecter « le serment», le Premier ministre devra adopter une approche pragmatique et éviter toute nouvelle confrontation avec le président, afin de préserver le peu de temps qu’il lui reste — seulement 14 mois — avant les prochaines élections législatives, prévues en mai 2026.
Sommes-nous entrés dans une nouvelle phase des relations entre le président et le Premier ministre ? Surtout si Salam considère les événements récents comme un revers pour ses débuts à la tête du gouvernement ? Certaines sources affirment que des conseillers l’exhortent à « tenir tête et riposter » au nom de la défense des prérogatives de la primature et du Conseil des ministres.
Malgré tout, la majorité des cercles politiques s’accorde à dire que le processus était conforme à la Constitution. L’article 65 stipule :
« Le Conseil des ministres se réunit régulièrement dans un lieu déterminé. Le président de la République préside les séances lorsqu’il est présent. Le quorum est atteint par la présence des deux tiers de ses membres. Les décisions sont prises par consensus ; à défaut, elles sont prises à la majorité des membres présents. Les questions fondamentales nécessitent l’approbation des deux tiers des membres du gouvernement tels que définis dans le décret de formation. Parmi ces questions figurent : les amendements constitutionnels, la déclaration ou la levée de l’état d’urgence, la guerre et la paix, la mobilisation générale, les accords et traités internationaux, le budget de l’État, les plans de développement globaux et à long terme, les nominations aux postes de première catégorie, la révision du découpage administratif, la dissolution du Parlement, la loi électorale, la loi sur la nationalité, les lois sur le statut personnel, et la révocation des ministres. »
Certains estiment désormais que le vote ayant mené à la nomination du gouverneur de la Banque centrale pourrait constituer la première étape vers un État réellement régi par des institutions — tel que le prévoyait l’Accord de Taëf. Ce serait une rupture avec le « règne du consensus » que la classe politique libanaise a trop souvent transformé en un système de partage du pouvoir et de l’influence, au lieu d’en faire le fondement d’un État de justice et d’égalité, capable d’unifier les citoyens et de les préserver des conflits et des crises à répétition.