Le laxisme évident dans la gestion des affaires municipales est un fléau généralisé au Liban, touchant toutes les régions et toutes les confessions. Bien souvent, aucune voix ne s’élève au-dessus des intérêts du «clan» familial ou de la tribu, qui dictent les choix électoraux. Tous les problèmes de développement local dont les citoyens ont souffert, toutes les critiques qu’ils ont exprimées au fil des ans, sont soudainement mis de côté au moment du vote, l’objectif devenant alors de marquer des points pour la famille, même si cela se fait au détriment des villes, villages et communautés.
Tous les partis politiques libanais, y compris les Forces libanaises, sont bien conscients de cette réalité. Bien que le parti soit parfois contraint de respecter certaines traditions liées à la représentation familiale et à la répartition des sièges, il s'efforce parallèlement de s'en affranchir.
Pour les Forces libanaises, le cœur de toute élection municipale réside dans le travail de développement, et non dans un référendum politique. Ainsi, le parti aborde chaque municipalité ou ville selon ses particularités, dans le but de maximiser l’impact du développement local sans pour autant entrer en contradiction avec la représentation partisane. De la pandémie de COVID-19 à l'effondrement économique du Liban, en passant par la « guerre d'appui » menée par le Hezbollah – notamment les deux mois d'escalade militaire et les déplacements massifs qu'elle a engendrés – les Forces libanaises ont acquis la conviction qu’il est impératif de traiter les élections municipales avec sérieux, tant le rôle des municipalités et de leurs unions est central. De plus, l’alignement des conseils municipaux avec les députés du parti facilite le travail de développement sur le terrain.
Pour les Forces libanaises, ces élections ne sont ni une rivalité entre familles, ni un affrontement entre partis. Le parti reconnaît toutefois que les électeurs libanais ne sont pas encore pleinement mûrs dans leur approche des élections municipales. Le comportement électoral reste dominé par les liens familiaux, bien plus que par les programmes électoraux de développement. Selon le parti, l’instauration d’une culture démocratique, la familiarisation avec l’engagement politique et la mise en œuvre d’un véritable changement sont des processus cumulatifs, et non des révolutions soudaines.
En respectant le choix des électeurs – qu’il s’agisse d’une fidélité familiale ou d’un attachement à une maison politique – les Forces libanaises nouent souvent des alliances avec des familles ou des notables locaux. Cela découle d’une philosophie de reconnaissance de l’autre et d’un rejet de toute logique d’exclusion. Toutefois, le parti estime que les formations politiques ont la responsabilité d’attirer les électeurs par leurs idées et leurs actions concrètes, afin de freiner l’expansion du clientélisme ou de la personnalisation de la vie publique.
Une stratégie municipale souple
Dans ce contexte, il n’existe pas de stratégie unique aux Forces libanaises pour les élections municipales. Le parti adopte plutôt une approche modulable :
- S’abstenir d’intervenir directement dans les localités où les habitants se sont entendus pour écarter les partis politiques du processus électoral ou dans les régions fortement dominées par les affiliations familiales. Cela n’empêche pas le parti d’encourager ses membres compétents à se présenter, afin d’élever le niveau de représentation et de contribuer au développement.
- Favoriser le consensus dans les villages et villes où le parti jouit d’une influence majeure, à condition que cela s’effectue sur la base de programmes électoraux clairs et de critères transparents. L’objectif est de pousser les meilleurs candidats à se présenter au sein d’équipes homogènes, comme c’est le cas à Deir El Ahmar, dans le Nord de la Békaa, où les Forces libanaises n’ont quasiment pas de concurrence politique. En cas d’échec du consensus, le parti prône une compétition démocratique, sans tension communautaire, mettant en avant les projets et la qualité des candidats plutôt que l’appartenance familiale.
- Présenter des listes complètes avec un soutien direct si aucun consensus ou candidature unique n’est possible, afin d’assurer la mise en place de conseils municipaux en phase avec la vision de développement du parti et d’éviter les blocages, comme dans le district de Bécharré.
- Constituer de larges coalitions dans les grandes villes et municipalités, réunissant familles, maisons politiques, partis et société civile, en particulier dans les régions où les précédentes élections municipales avaient pris un tournant politique, et où les gagnants n’ont pas su faire abstraction de leurs intérêts personnels pour œuvrer au service du bien public.
Quelques exemples marquants :
- District de Zgharta : Les Forces libanaises s’allient au Mouvement de l’Indépendance, à des personnalités telles que Jawad Boulos, ainsi qu’à des groupes locaux. Bien que vaincre le mouvement Marada dans son bastion de Zgharta-ville semble peu probable, la véritable bataille se joue dans les villages avoisinants, dont les résultats détermineront le contrôle de l’union des municipalités.
- District de Batroun : Terre natale du chef du Courant patriotique libre, Gebran Bassil. Ici, les Forces libanaises s’allient aux Kataëb et à Majd Boutros Harb pour contester l’influence de Bassil et rompre avec les obstacles rencontrés par les municipalités non affiliées au CPL durant le mandat du président Michel Aoun.
- Jounieh, Kesrouan : Bastion politique des maronites. Les Forces libanaises ont conclu une alliance avec les Kataëb, le député Neemat Frem et l’ancien député Mansour Ghanem El Boun, contre la coalition du maire actuel Juan Hobeich avec le CPL et le député Farid Haykal El Khazen. Ironiquement, une « coalition de crise » pourrait voir le jour entre ces derniers pour tenter de bloquer les Forces libanaises et leurs alliés.
- Beyrouth : La préservation de la parité au sein du conseil municipal de la capitale est une priorité, surtout après que les dernières élections à Tripoli ont abouti à un conseil exclusivement sunnite, sans membres chrétiens ni alaouites. Les Forces libanaises multiplient donc les contacts avec les différentes parties beyrouthines – y compris le CPL – afin de maintenir cet équilibre, d’autant plus que le délai est trop court pour espérer modifier la loi et adopter une répartition des sièges selon les 12 quartiers de Beyrouth, à l’image de Paris.
Quel que soit le sort réservé aux élections municipales – qu’elles soient tenues à temps ou reportées pour des raisons techniques – les Forces libanaises s’y préparent activement, comme si elles étaient imminentes. D’autres alliances verront bientôt le jour dans diverses régions, les candidats et acteurs locaux se pressant à Maarab, siège du parti, reconnaissant son poids croissant dans les régions chrétiennes, comme en témoignent les dernières élections législatives et universitaires, où le parti a remporté des victoires nettes face au CPL. Les candidats sont aussi séduits par l’unité du parti et sa discipline électorale – des qualités qui font défaut au CPL, affaibli par les divisions internes, les défections et les démissions.
Malgré la nature profondément familiale des élections locales, ces municipales pourraient-elles offrir un premier aperçu du paysage politique chrétien à la veille des prochaines législatives ?