Les révolutions ne naissent pas uniquement de la pauvreté, mais de la prise de conscience de l’injustice chez les pauvres. L’objectif d’un dirigeant n’est pas seulement de maintenir son peuple dans la difficulté, mais de veiller à ce qu’il ignore les véritables causes de sa souffrance. Comme le souligne Noam Chomsky : « Si vous occupez les gens à simplement survivre, ils n’auront pas le temps de penser au changement ou à la liberté. »

La forme de contrôle la plus efficace ne repose pas sur la force brute, mais sur le maintien d’une population affamée et désespérée, concentrée uniquement sur sa survie. Les tyrans ne craignent pas la pauvreté ; ils redoutent le moment où le peuple comprend enfin qui est responsable de sa misère. En présentant la faim comme un destin, l’obéissance comme une vertu et la souffrance comme une fatalité, ils étouffent toute velléité de révolte. George Orwell prévenait déjà : « La meilleure manière de détruire un peuple est de lui nier et d’effacer sa propre compréhension de ses droits. »

Dans ce contexte, on peut se demander ce que donnerait un mandat de Donald Trump à la tête du Liban – un pays en proie à la corruption, à l’effondrement économique et à l’instabilité politique. Sa présidence aux États-Unis a été marquée par un discours populiste et une doctrine « America First ». Une approche « Liban d’abord », sous sa direction, pourrait-elle restaurer la stabilité et raviver le prestige d’un Liban autrefois surnommé « la Suisse du Moyen-Orient » ?

Défier l’establishment politique : réforme ou division ?

Trump excelle dans l’art de se présenter comme un outsider, dénonçant la corruption et fustigeant l’inaction des « Joe endormis » qui n’ont rien fait depuis la crise financière de 2019 au Liban. Dans un pays où le système de partage confessionnel du pouvoir a permis à une élite égoïste de prospérer, sa rhétorique « assécher le marécage » pourrait trouver un écho important. Il chercherait probablement à imposer des audits indépendants obligatoires des partis politiques et du financement des ONG, en publiant les résultats pour en garantir la transparence et la reddition des comptes.

En s’appuyant sur les juridictions supérieures pour poursuivre les corrompus, il pourrait provoquer un véritable séisme politique, menant à la mise en accusation de nombreuses figures influentes. Toutefois, le système confessionnel profondément enraciné du Liban mettrait à rude épreuve son style de gouvernance. En valorisant le secteur privé et les courants libéraux, et en érigeant Carlos Ghosn en Elon Musk libanais, Trump pourrait stimuler l’ambition économique. Il pourrait également nommer d’anciens hauts gradés, juges ou universitaires à des postes de supervision stratégique. L’instauration d’indicateurs de performance (KPI) dans tous les services publics, avec des échéances strictes et une tolérance zéro face aux retards, injecterait une efficacité bienvenue dans l’administration.

Mais cette poussée réformiste agressive risquerait aussi de provoquer une vive opposition de la part des barons du pouvoir traditionnels.

Politique étrangère : renforcer les alliances ou aggraver les conflits ?

Le paysage politique libanais est fortement influencé par des puissances régionales comme l’Iran, l’Arabie Saoudite et les États-Unis. L’alignement pro-israélien marqué de Trump pourrait pousser le Liban à s’éloigner de ses voisins, eux-mêmes fragilisés par des divisions confessionnelles, alors qu’Israël poursuit activement sa politique d’expansion territoriale.

Ce repositionnement pourrait intensifier les tensions avec le Hezbollah, acteur politique et militaire dominant au Liban, soutenu par l’Iran. Trump pourrait adopter une ligne dure, exigeant le désarmement du Hezbollah et le renforcement de l’armée nationale libanaise. Une telle stratégie ouvrirait potentiellement la voie à un système fédéral, où chaque communauté gérerait ses affaires internes dans un cadre étatique commun.

Toutefois, fidèle à son goût pour les accords, Trump pourrait tenter une normalisation entre le Liban et Israël, à l’image des Accords d’Abraham. Malgré la forte opposition attendue du Hezbollah et de ses alliés, la dynamique pourrait évoluer en sa faveur, notamment après les récentes frappes israéliennes et l’affaiblissement du poids militaire du Hezbollah sur la scène politique. Trump pourrait proposer d’importants incitatifs économiques : reconstruction des zones dévastées du Sud et de la Bekaa, relance des économies locales, et intégration du Hezbollah au jeu politique en tant que parti civil uniquement. Il transférerait aussi, dans cette optique, la responsabilité financière du dossier chiite des mains de l’Iran vers les pays du Golfe, suivant une logique similaire à celle appliquée en Europe pour l’Ukraine.

Politique économique : investissement ou instabilité ?

Le Liban fait face à une crise économique sans précédent : effondrement de la monnaie, gel des dépôts bancaires, et dette publique de 120 milliards de dollars – dont 30 milliards imputables au gouvernement central et 90 milliards à la Banque centrale. Le PIB s’est contracté de 38 %, et la livre libanaise, autrefois indexée sur le dollar, a perdu plus de 98 % de sa valeur.

Trump, connu pour sa défiance envers les élites, viserait probablement les « banquiers corrompus » et prônerait des réformes audacieuses. Favorable aux affaires, il pourrait plaider pour la dollarisation de l’économie. Il soutiendrait que les réserves d’or appartiennent à la Banque centrale – non à l’État – car elles ont été acquises sous le mandat de Sarkis avec les fonds de la Banque, sans transfert de propriété formel. Il accorderait aussi une attention sérieuse à l’inventaire des actifs publics, en envisageant de les utiliser comme garanties pour des prêts.

Toutefois, fidèle à son approche de gains rapides, il pourrait instaurer une taxe foncière sur les terrains et logements vacants pour redynamiser le marché immobilier et inciter à la mise en valeur des terres en friche, notamment les biens waqf, ainsi que les locations destinées à résoudre la crise du logement.

S’il pourrait attirer des investissements étrangers et relancer les infrastructures, il envisagerait aussi la privatisation des services publics. Il comparerait les sommes dépensées dans l’électricité depuis 1992 au coût d’un système solaire gratuit et de générateurs d’eau atmosphérique (AWG) pour chaque foyer et bâtiment industriel. Il chercherait à renégocier les termes du contrat avec TotalEnergies, tout en explorant les opportunités d’extraction terrestre et de ressources naturelles.

Trump collaborerait-il avec le FMI pour un plan de sauvetage ou rejetterait-il l’ingérence, comme il l’a fait avec d’autres institutions internationales ? Peut-être préférerait-il un appui direct des pays du Golfe – Arabie Saoudite, Émirats arabes unis – pour stabiliser l’économie libanaise. Sa politique étrangère imprévisible pourrait offrir au Liban des avantages économiques stratégiques tout en évitant de s’empêtrer dans les rivalités régionales.

Stratégie sécuritaire : consolidation de l’État ou agitation interne ?

Partisan de la « loi et l’ordre », Trump chercherait à renforcer l’armée libanaise pour réduire l’influence des groupes armés locaux. Une telle politique pourrait renforcer la sécurité de l’État, mais risquerait également de provoquer des tensions internes, notamment à cause de la présence bien ancrée du Hezbollah. Néanmoins, les affrontements directs resteraient improbables, car Trump pourrait gérer les tensions par la négociation et le compromis.

Sa fermeté sur la question migratoire pourrait s’étendre aux trois millions de réfugiés syriens et palestiniens présents au Liban. Il appellerait à leur rapatriement, malgré l’instabilité persistante en Syrie. Si cette position peut séduire une population excédée par le poids économique de l’accueil, ceux en situation régulière ne seraient pas menacés. Trump userait de tous les moyens diplomatiques pour faire pression sur la communauté internationale.

Il soutiendrait le juge Tarek Bitar dans son enquête sur l’explosion du port de Beyrouth, considérant qu’un verdict équitable est essentiel pour rétablir la confiance dans la justice et attirer les investisseurs. Il pourrait même charger une unité militaire de veiller à l’arrestation de tous les responsables jusqu’à la clôture du dossier.

Gouvernance et société : réforme ou polarisation ?

L’historique de conflits de Trump avec les médias et les opposants laisse penser qu’il se heurterait rapidement à la presse libanaise, souvent instrumentalisée par les élites corrompues. Comme aux États-Unis avec Fox News et CNN, il soutiendrait certains médias et en attaquerait d’autres. Sa réponse à une nouvelle vague de protestations, comme celle de 2019, pourrait rappeler sa gestion musclée des manifestations étudiantes contre la guerre à Gaza, marquée par la répression et la restriction des libertés.

Le facteur Trump : rupture ou transformation ?

La présidence de Trump pourrait-elle provoquer l’électrochoc dont le Liban a besoin, ou précipiter le pays dans un chaos plus profond ? Son statut d’outsider et son audace à défier l’élite politique pourraient mettre au jour la corruption et l’inefficacité, répondant aux attentes d’un peuple avide de changement. Mais son style imprévisible, son mépris pour les normes politiques et ses méthodes clivantes pourraient accentuer l’instabilité d’un système déjà fragile.

Ses politiques économiques pourraient séduire les investisseurs étrangers, sans pour autant s’attaquer aux racines de la crise. Son discours nationaliste pourrait porter un élan réformateur, mais son approche polarisante risquerait de creuser davantage les divisions sociales. Certains le verraient comme un briseur d’impasse audacieux, d’autres comme un facteur de déstabilisation dans un pays qui réclame dialogue et unité.

Le Liban de Trump : une vision de renouveau

Une présidence Trump au Liban serait sans aucun doute marquée par des risques économiques, une diplomatie imprévisible et des affrontements politiques. Mais elle pourrait aussi incarner une stratégie audacieuse pour repositionner le Liban en tant que pôle régional d’innovation et de croissance. Sa gouvernance, souvent controversée et disruptive, pourrait enclencher les réformes tant attendues, favoriser la stabilité, et faire du Liban un pont entre l’Orient et l’Occident à travers des politiques d’ouverture, d’éducation et de modernité sociale.

Cependant, les problèmes structurels du Liban exigent des solutions de fond et une union nationale durable – bien au-delà de mesures populistes à court terme.

Une chose est sûre : avec Trump, le Liban ne connaîtrait jamais l’ennui.