Depuis l’invasion russe de l’Ukraine le 24 février 2022, les interrogations sur l’avenir du pays et les perspectives de fin du conflit n’ont cessé de croître. Parmi les scénarios de plus en plus évoqués figure l’application du « modèle chypriote » — une partition de facto qui scinderait l’Ukraine en une région pro-occidentale et une autre sous influence russe, séparées par une zone tampon.
La crise chypriote remonte à 1974, lorsque la Turquie a envahi l’île à la suite d’un coup d’État soutenu par la Grèce. Il en a résulté un conflit gelé qui a divisé l’île entre un nord turc — non reconnu sur la scène internationale — et un sud grec chypriote reconnu comme État souverain. Bien que non résolu, ce conflit a été contenu et accepté comme un statu quo durable.
Ce modèle pourrait-il être transposable à l’Ukraine ? Quelles en seraient les conséquences géopolitiques ? Et le président Poutine l’accepterait-il s’il était présenté comme une solution conçue par la Russie plutôt qu’imposée par l’Occident ? Plusieurs facteurs complexes suggèrent que ce modèle se heurterait à des obstacles majeurs :
1. Répercussions géopolitiques
Une partition de l’Ukraine ne se limiterait pas à redessiner ses frontières, mais pourrait bouleverser la carte de l’Europe. Elle renforcerait la position de la Russie en tant que puissance dominante sur le flanc oriental de l’Union européenne, provoquant un séisme géopolitique aux répercussions durables — et potentiellement un retour à une logique de frontières mouvantes d’avant la Seconde Guerre mondiale.
2. Réalités militaires
La Russie reste déterminée à obtenir des gains stratégiques. Toute partition impliquerait la redéfinition des lignes de front, avec le risque de prolonger les combats dans des zones contestées comme le Donetsk, et Lougansk, Zaporijia et Kherson. Ces régions revêtent une importance géostratégique majeure pour Moscou, notamment comme axes logistiques et liens directs avec la Crimée.
3. Identité nationale et résistance
À la différence de Chypre — où la division reposait sur des lignes ethniques et religieuses —, l’Ukraine est habitée par une population diverse et fortement imbriquée. La majorité des Ukrainiens considèrent les territoires occupés comme une part essentielle de leur identité nationale. Toute tentative de partition rencontrerait donc une résistance intérieure farouche. Les dirigeants ukrainiens ont à maintes reprises affirmé que « la paix ne saurait se faire au détriment de la souveraineté ».
4. Conséquences économiques
Une partition de l’Ukraine démantèlerait son infrastructure et son économie, compromettant toute perspective de règlement durable. Par ailleurs, les régions contrôlées par la Russie regorgent de ressources naturelles et d’industries essentielles à la reconstruction de l’Ukraine.
La position de l’Occident face à une partition
À ce jour, les États-Unis comme l’Union européenne rejettent fermement toute idée de division de l’Ukraine, y voyant une victoire stratégique pour la Russie susceptible d'encourager de nouvelles ambitions expansionnistes. Leur position repose sur plusieurs principes :
Défense de l’intégrité territoriale : L’Occident réaffirme constamment son soutien à la souveraineté de l’Ukraine et refuse tout changement de frontières imposé par la force — même si cela implique un lourd coût économique et un conflit prolongé.
Dissuasion militaire et économique : L’OTAN a fourni à l’Ukraine une aide militaire massive, avec les technologies occidentales les plus avancées, pour empêcher Moscou de remporter une victoire décisive.
Craintes de précédents dangereux : Une partition officielle de l’Ukraine pourrait faire jurisprudence ailleurs — notamment en Europe de l’Est et dans les pays baltes — où la Russie pourrait appliquer un modèle similaire pour exercer de nouvelles pressions.
La diplomatie avant la confrontation directe : Malgré le soutien militaire, les puissances occidentales continuent de privilégier les solutions diplomatiques, craignant qu’un tel précédent n’encourage les mouvements séparatistes dans d’autres régions, comme la Catalogne en Espagne ou l’Écosse au Royaume-Uni.
Scénarios possibles à venir
Conflit prolongé : La guerre se poursuit sans partition officielle, laissant l’Ukraine dans un état d’instabilité, tiraillée entre les pressions russes et les attentes occidentales.
Règlement forcé : Un accord international impose une partition de facto ou non officielle, en échange de garanties sécuritaires pour les régions occidentales du pays.
Guerre gelée : À l’instar de la Géorgie post-2008, les territoires contestés restent sous contrôle russe sans qu’un accord diplomatique définitif ne soit trouvé.
Grand compromis : Un futur règlement global pourrait inclure des concessions mutuelles, comme l’octroi d’une autonomie aux territoires occupés, sans souveraineté directe de la Russie, et l’instauration de garanties de sécurité élargies.
Conclusion
Compte tenu du rapport de force actuel sur le terrain, le scénario à court terme le plus probable semble être la poursuite d’un « conflit gelé », avec une Russie consolidant son contrôle sur les régions occupées, tandis que le reste de l’Ukraine se tourne vers l’Ouest, potentiellement en vue d’une adhésion à l’Union européenne sans intégration à l’OTAN.
Mais l’Occident pourra-t-il encore rebattre les cartes — ou la realpolitik l’emportera-t-elle sur les idéaux ?