Alors que le nouveau gouvernement libanais concentre ses efforts sur sa reconstruction, la gestion de nombreuses crises politiques, militaires, sécuritaires et sociales, ainsi que la mise en place de nominations administratives, judiciaires et diplomatiques—dont seul le secteur sécuritaire a été traité jusqu’à présent—le pays reste empêtré dans des enjeux critiques et urgents.
Le désarmement du Hezbollah demeure une priorité absolue à l’ordre du jour de la nouvelle administration, sur fond de préoccupations croissantes quant aux développements dans le sud du Liban. Israël semble chercher à imposer un nouvel état de fait, jouant sur un éventuel retrait en échange de mesures de normalisation. Parallèlement, la situation en Syrie continue d’avoir des répercussions sur le Liban à plusieurs niveaux—militaire, sécuritaire, social et démographique—aggravant ainsi une crise des réfugiés déjà complexe.
Pendant ce temps, la détresse financière et économique du Liban persiste, sans qu’aucune solution efficace ne se profile à l’horizon. Toutes les tentatives de rafistolage ont échoué, tandis que le pays subit une pression croissante des institutions financières internationales, qui imposent des délais et des conditions de réforme. Pendant ce temps, les déposants restent à la merci des banques, contraints de mendier l’accès à leur propre argent, délivré au compte-gouttes.
Alors que ces défis dominent le débat national, une autre dimension de l’identité libanaise demeure vibrante : sa scène culturelle. Les gouvernements successifs ont continuellement négligé le paysage culturel du Liban, oubliant qu’aucune nation ne peut prospérer sans un socle culturel solide. Pourtant, malgré ces écueils, le pouls culturel du Liban reste vif, animé par l’énergie de la jeunesse et une vitalité créative, offrant une lueur d’espoir pour l’avenir.
Oublions ministères et institutions officielles—ce sont les initiatives individuelles qui mènent la danse. En dépit des difficultés qui persistent, elles organisent expositions, festivals et événements, permettant aux gens de fuir temporairement les tracas quotidiens et la course à la survie pour s’immerger dans un festin culturel, où les arts en sont les mets principaux.
L’un de ces événements est le Festival du Livre Libanais, organisé depuis 42 ans par le Mouvement Culturel d’Antélias (district du Metn). Le festival comprend un salon du livre, des conférences et des hommages à des personnalités libanaises marquantes. L’édition de cette année a connu une affluence inattendue, surprenant même les organisateurs, malgré la crise économique, les difficultés financières et la flambée des coûts d’impression et des prix des livres.
Le Salon du Livre d’Antélias marque le début d’une série d’événements culturels à venir, notamment le Salon du Livre Arabe, prévu dans deux mois. Initialement programmé pour décembre dernier, il avait été reporté en raison de la guerre israélienne contre le Liban.
Ayant suivi de près et participé pendant des années au Salon du Livre d’Antélias—que ce soit à travers des signatures, des débats ou des hommages—j’ai été frappé par le grand nombre de maisons d’édition présentes et par la signature d’environ 120 ouvrages couvrant un large éventail de thèmes, allant de la politique et des biographies à la philosophie, la religion, le roman, la poésie et le théâtre.
À une époque dominée par les réseaux sociaux, l’intérêt pour les événements culturels comme les salons et festivals du livre a décliné. Aujourd’hui, « tout » est accessible sur un écran miniature, et lorsque cela ne suffit plus, on fait appel à l’intelligence artificielle pour créer l’expérience souhaitée.
On raconte que le président français Charles de Gaulle fut un jour critiqué pour avoir placé l’illustre intellectuel André Malraux à sa droite lors des réunions du conseil des ministres, au lieu de son Premier ministre. Sa réponse fut légendaire : « C’est moi qui suis assis à sa gauche. »
L’idée que la culture est le socle sur lequel se bâtissent les nations n’est ni un luxe ni une lubie passagère. Je l’ai maintes fois affirmé :
L’intellectuel est une émanation du divin—bien que la perfection n'appartient qu’à Dieu. Il incarne la conscience collective dans son entièreté, sans compromis.
L’intellectuel est un éternel chercheur de savoir, ne s’en vantant jamais, mais sachant comment l’exploiter pour bâtir une vision qui transcende le temps et l’espace.
L’intellectuel possède un esprit structuré et méthodique—parfois chaotique dans son génie—capable de synthétiser en un instant un vaste savoir et d’apporter des éclairages inédits, même sur les traces laissées par les pionniers du passé.
L’intellectuel livre des mots qui peuvent d’abord heurter, mais qui, en fin de compte, tracent un chemin de vérité, perçant les voiles de l’ignorance, de l’émotion ou des intérêts partisans.
L’intellectuel comprend l’histoire, la société, les arts et les relations humaines, non pas de manière superficielle, mais en profondeur, tissant ainsi un récit qui honore la terre et ceux qui l’habitent.
L’intellectuel est ouvert à toutes les perspectives, maîtrisant l’argumentation avec raison, logique et savoir. Il n’est pas cet imposteur dont l’imam Ali se méfiait, redoutant une ignorance qui se pare des atours du savoir.
Enfin, l’intellectuel sait que parfois, son silence résonne plus fort que n’importe quel discours, et que son retrait peut être plus marquant que sa présence.
Ces principes trouveront-ils leur place dans l’agenda des nouvelles autorités libanaises ? Peut-être alors parviendront-elles à combattre la corruption, à mettre fin au système du partage des quotas et à tourner la page sur cette culture politique du clientélisme et du profit personnel, qui a longtemps façonné le Liban d’hier et d’aujourd’hui.