Alors que l'attention se tourne vers le 18 février – nouvelle échéance du retrait israélien des territoires libanais – les frappes aériennes israéliennes s'intensifient, s'étendant au-delà du Sud pour cibler la vallée de la Bekaa et Akkar. Pendant ce temps, Israël n’a pas terminé la démolition des structures dans les villages jouxtant la frontière.. Dans ce contexte, les tensions se sont accrues le long de la frontière nord-est du Liban, dans le district de Hermel :

6 février : Des affrontements ont éclaté dans la ville syrienne de Hawik, dont les propriétaires fonciers sont libanais.

7 février : Le président libanais, le général Joseph Aoun, a contacté son homologue syrien Ahmad al-Sharaa pour lui adresser ses félicitations pour mettre en place des efforts coordonnés afin de stabiliser la zone frontalière et à protéger les civils.

8 février : Des obus tirés depuis le territoire syrien ont frappé le sol libanais, entraînant une riposte immédiate de l’armée libanaise sur ordre du président Aoun.

Malgré la volonté affirmée du Liban de préserver sa souveraineté, le gouvernement reste prudent, soucieux d’éviter une confrontation avec la Syrie ou toute ingérence dans ses affaires internes.

Si le récit officiel met en avant des affrontements entre l’armée syrienne et des contrebandiers ou hors-la-loi – souvent issus de clans libanais liés à des villages syriens – des facteurs plus profonds soulèvent des interrogations sur leurs réelles affiliations. Plusieurs éléments doivent être examinés avant de déterminer la nature de ces affrontements :

Réalités géographiques : De nombreux villages côté syrien appartiennent à des citoyens libanais.

Facteurs démographiques : La majorité des habitants de ces villages appartiennent à la communauté chiite libanaise.

Frontière floue : Sur les 359 km séparant le Liban et la Syrie, la frontière demeure mal définie. Historiquement, bien avant le régime Assad, certains dirigeants syriens considéraient le Liban comme une « erreur historique » ou sa 15ᵉ province.

En avril 2006, lors des séances du dialogue national libanais, des dirigeants ont demandé la démarcation officielle de la frontière. Hafez al-Assad avait alors conditionné le processus au règlement du statut contesté des fermes de Chebaa et des collines de Kfar Shuba, avortant tous les efforts.

Le 14 août 2008, la question a été réexaminée lors d’un sommet à Damas entre Bachar al-Assad et le président libanais Michel Sleiman, avec un soutien international renforcé après l’accord de Doha. Ils ont officiellement convenu d’activer un comité syro-libanais chargé de la démarcation des frontières, une instance créée dès les années 1940. Mais, comme tant d'autres engagements, cette promesse est restée lettre morte.

La contrebande : poumon économique des frontières

Depuis la création du Liban en 1920, la contrebande est au cœur de l’économie des régions frontalières. De nombreux passages illégaux permettent aux villages libanais et syriens de survivre. Avec le temps, les élites politiques et militaires des deux pays ont tiré profit de ce commerce clandestin, privant leurs États de revenus conséquents.

L’éclatement de la guerre civile syrienne en 2011 a encore complexifié la situation. L'implication du Hezbollah dans le conflit a transformé la frontière en un carrefour d’armes, de combattants et de marchandises illicites, notamment le Captagon. La Quatrième division, dirigée par Maher al-Assad, organise ces opérations, en collaboration avec des contrebandiers protégés par des forces politiques libanaises influentes. En avril 2021, sur France 24, le cheikh Sadeq al-Nabulsi, proche du Hezbollah, déclarait ouvertement : « La contrebande est une partie inséparable de la résistance et de la défense des intérêts libanais. »

Un paysage régional en mutation

Aujourd’hui, les dynamiques évoluent, menaçant l’axe de la résistance :

L’érosion du contrôle du régime Assad en Syrie fragilise les lignes d’approvisionnement du Hezbollah.

L’arrivée du général Joseph Aoun à la présidence libanaise, appuyée par un discours inaugural ferme sur la souveraineté de l’État et le monopole des armes, marque un possible tournant stratégique.

Israël, avec le soutien des États-Unis et de la France, a scellé des dizaines de passages illégaux entre le Liban et la Syrie, visant à couper les routes logistiques du Hezbollah, conformément aux termes du cessez-le-feu que le mouvement a accepté à contrecœur.

Certains craignent que les clans de Hermel ne soient instrumentalisés comme un levier de pression par le Hezbollah pour déstabiliser le nouveau gouvernement, à l’instar de la stratégie des « Résidents en colère du Sud ».

Les frontières poreuses et l’absence de contrôle efficace ont également offert à Israël un prétexte pour multiplier ses frappes, bénéficiant d’un soutien américain et d’une couverture indirecte sous les termes du cessez-le-feu.

Les autorités libanaises et syriennes partagent des inquiétudes similaires face à ces passages non réglementés : pour Beyrouth, ils représentent une brèche potentielle pour des incursions israéliennes ; pour Damas, ils constituent une menace sécuritaire en permettant l’infiltration d’opposants au régime ou de factions du Hezbollah hors de son contrôle.

Les récents déploiements de l’armée syrienne dans le nord-est de la Bekaa semblent s’inscrire dans une volonté de reprendre la main sur ces territoires, d’éliminer les contrebandiers et de sécuriser la frontière.

Un tournant pour la souveraineté libanaise ?

Au Liban, les avis divergent. Certains considèrent ces affrontements comme le reflet d’une rancœur persistante du nouveau leadership syrien vis-à-vis du Hezbollah, en raison de son engagement dans la guerre civile. D'autres redoutent que les clans de Hermel ne soient utilisés comme un instrument d’instabilité.

Cependant, la rapidité du déploiement des forces libanaises et leur riposte mesurée – ciblant uniquement la source des tirs sans s’impliquer dans le conflit interne syrien – pourrait constituer une opportunité majeure. En affirmant son autorité sur l’une des zones les plus sensibles du pays, le Liban pourrait enfin amorcer la mise en œuvre de la résolution 1680 du Conseil de sécurité de l’ONU, qui appelle à la délimitation et à la sécurisation de la frontière libano-syrienne.

La question demeure : le Liban saisira-t-il cette occasion pour affirmer sa souveraineté, ou restera-t-il enfermé dans un statu quo incertain ?