L’Aïd el-Fitr s’est déroulé dans une atmosphère feutrée, assombri par les nombreux défis qui pèsent sur une population libanaise déjà accablée. Des conditions de vie de plus en plus précaires, un cessez-le-feu fragile dans le Sud du pays, et la menace persistante d’attaques israéliennes ont terni l’esprit des fêtes et privé l’économie d’une occasion précieuse de se redresser. Les marchés sont restés désespérément calmes, les dépenses limitées au strict nécessaire. Les expatriés ne sont pas venus en masse, les touristes arabes ont évité le pays, et les Libanais sur place ont vu leur pouvoir d’achat continuer à fondre. Leurs paniers de fête, remplis uniquement de produits de base, n’ont pas permis de relancer l’investissement ou de stimuler la consommation.

D’après Jean Abboud, président du Syndicat des agences de voyage et de tourisme, le nombre d’arrivées durant les vacances n’a pas dépassé celui de l’an passé. Il estime toutefois que le trafic aérien est resté « acceptable ». Les vols à destination de Beyrouth ont affiché complet dans les jours précédant l’Aïd, jusqu’au 31 mars. Certaines compagnies aériennes ont même ajouté des avions pour faire face à l’afflux : cinq vols supplémentaires par jour depuis Dubaï, quatre depuis Djeddah et Riyad, et trois depuis Bagdad.

Les attentes étaient plus élevées

Malgré cette activité, Abboud rappelle que « les attentes étaient bien plus élevées cette année ». La majorité des arrivées se limitaient aux expatriés libanais, ainsi qu’à des visiteurs jordaniens, égyptiens et irakiens. Le large soutien politique récemment acquis par le Liban — tant au niveau régional qu’international — après l’élection d’un président et la formation d’un gouvernement, ne s’est pas traduit par une levée des restrictions de voyage non officielles vers le pays.

Beaucoup espéraient que l’Aïd marquerait le grand retour tant attendu des touristes du Golfe — en particulier les Saoudiens — absents depuis de longues années. Mais pour Abboud, la bonne volonté politique ne suffit pas : « Il faut désormais passer sans tarder à l’action et entamer les réformes économiques, financières et monétaires promises par le gouvernement dans sa déclaration ministérielle. »

Il estime qu’une visite conjointe attendue ce mois-ci du président et du Premier ministre en Arabie saoudite pourrait débloquer la situation. Accompagnés d’une délégation ministérielle, ils tenteront de convaincre Riyad de lever l’interdiction de voyage, de relancer les exportations libanaises vers le Royaume, et de signer une série d’accords économiques pour raviver les investissements dans divers secteurs. Si ces objectifs sont atteints, Abboud prédit que « la saison estivale 2025 pourrait rappeler les années fastes de 2009 et 2010 ».

Moderniser le cadre juridique des investissements touristiques

Mais retrouver l’âge d’or du tourisme — celui qui stimule la croissance, crée des emplois et améliore le niveau de vie — exige bien plus qu’une hausse des arrivées. Selon une réunion tenue par la commission du Tourisme, de l’Urbanisme et des Transports au sein du Conseil économique, social et environnemental, l’industrie touristique libanaise fait face à des « échéances urgentes qui ne peuvent plus être reportées ».

Parmi les défis majeurs figurent : la mise à jour du cadre juridique des contrats d’investissement du Casino du Liban, la relance du projet de téléphérique de Jounieh sur de nouvelles bases, l’élaboration d’un plan durable de gestion de la grotte de Jeita, la réforme des lois d’urbanisme vieillissantes, et enfin, le repositionnement du tourisme comme secteur productif au sein de l’économie nationale.

Le rapporteur de la commission, Jean Abboud, a souligné la nécessité de mobiliser des financements pour promouvoir le tourisme intérieur. Les futurs contrats pour la grotte de Jeita, le casino et le téléphérique devront reposer sur une vision tournée vers l’avenir, intégrant des stratégies de promotion tant locales qu’internationales.

Ces trois sites emblématiques représentent des piliers de l’identité touristique du Liban, rarement absents des circuits proposés aux visiteurs, qu’ils soient attirés par les paysages, les spectacles ou l’atmosphère unique du pays méditerranéen. La commission étudie des mécanismes juridiques permettant d’allouer une partie des revenus générés par ces sites au financement de campagnes promotionnelles, de la participation à des salons spécialisés, et d’autres initiatives visant à attirer les touristes tout au long de l’année. Ces fonds seraient versés soit au Conseil national du tourisme, soit au ministère du Tourisme, qui manquent cruellement de ressources et peinent déjà à payer leurs salariés.

Abboud a confirmé que la commission soumettra officiellement cette proposition, via la présidence du Conseil, au gouvernement, afin d’en intégrer les clauses dans les prochains contrats d’investissement — à condition que l’exécutif en voie l’utilité.

Un environnement peu accueillant pour les touristes

D’un point de vue économique, l’Aïd el-Fitr s’est achevé sans impact notable sur les secteurs du commerce et du tourisme. Tous les espoirs sont donc de nouveau tournés vers la période estivale. Mais le Liban assistera-t-il à un véritable rebond touristique capable de redynamiser ses secteurs clés ?

La réponse réaliste, loin des rêves idéalisés, est malheureusement « non ».

L’agression israélienne en cours laisse planer de nombreux risques. Les billets d’avion pour Beyrouth demeurent parmi les plus chers de la région. L’état lamentable des infrastructures augmente les coûts de production, ce qui se répercute sur les prix à la consommation.

Pire encore, les expatriés libanais qui souhaitent prolonger leur séjour doivent désormais « enregistrer » leurs téléphones mobiles sous peine de les voir désactivés — une mesure dont le coût peut atteindre des sommes exorbitantes. Asaad Hariri, président de l’Association des commerçants du Liban-Nord, dénonce des frais « hallucinants » qui dissuadent nombre d’expatriés de revenir, ou les poussent à écourter leur séjour. Résultat : moins de shopping, moins de repas au restaurant, et moins de fréquentation des commerces — autant d’opportunités économiques manquées.

Dans ce contexte, une question se pose : le Liban a-t-il définitivement perdu son attrait touristique ?

La réponse dépend entièrement de sa capacité à mener enfin les réformes de fond tant attendues. Tant que les monopoles et agences exclusives continueront de dominer l’économie — notamment dans les secteurs de l’aviation, du jeu et des services —, que les prix resteront les plus élevés de la région et que la qualité des services de base comme l’électricité, l’eau ou les télécommunications demeurera aussi faible, il sera impossible pour le Liban de retrouver sa place sur la carte du tourisme. D’autant plus que des destinations concurrentes, plus proches, plus abordables et plus stables, attirent déjà des visiteurs du monde entier.