La nomination de Karim Souaïd au poste de septième gouverneur de la Banque du Liban a provoqué une onde de choc dans les eaux stagnantes des réformes structurelles, notamment dans le secteur bancaire, mais aussi dans la trajectoire incertaine du redressement économique du pays. Son arrivée soulève de nombreuses questions sur la ligne qu’il adoptera face aux banques commerciales, alors qu’il détient à la fois le bâton et la carotte. Au cœur des spéculations : son rôle dans la restitution des dépôts – si l’on choisit une vision optimiste – plutôt que dans la redoutée « répartition des pertes ».

Souaïd succède à des figures emblématiques comme Philippe Takla, Elias Sarkis, Edmond Naïm etMichel Khoury, mais son siège est loin d’être confortable : il est parsemé d’épines. Sa mission commence par le nettoyage de la Banque centrale, se poursuit par la restructuration du secteur bancaire, et s’étend jusqu’à la définition de la politique monétaire et de sa relation avec l’État. Le défi majeur pourrait être la réconciliation entre Karim le chercheur indépendant – auteur d’une proposition dans le cadre du plan « Harvard » prônant la dollarisation de l’économie et la responsabilité étatique dans la perte des dépôts – et Karim le gouverneur, contraint par les équilibres internes et la volonté du Premier ministre Nawaf Salam, qui exige l’alignement du gouverneur sur la politique de réforme du gouvernement. Cette politique prévoit notamment la négociation d’un nouveau programme avec le FMI, la restructuration bancaire, et une stratégie complète pour garantir les droits des déposants.

Les priorités derrière les politiques

« Les attentes vis-à-vis du gouverneur dépendent de ses choix et engagements personnels », affirme le professeur Toufic Shanbour, spécialiste du droit monétaire et bancaire. « S’il veut réellement restituer les dépôts, il doit commencer par lever le voile sur ceux qui ont remboursé des prêts à des taux fictifs et poursuivre les banques ayant profité de la crise, captant jusqu’à 30 % du PIB, soit en moyenne 7 milliards de dollars par an, totalisant plus de 60 milliards de dollars ces dernières années. » De telles mesures, selon lui, assureraient une restitution rapide et efficace. Mais s’il souhaite au contraire protéger les banques, il en a aussi les moyens grâce aux larges pouvoirs que lui confère le Code de la monnaie et du crédit.

Des pouvoirs étendus

Le cadre juridique libanais – incluant le Code de la monnaie et du crédit et les lois 2/67 et 110/91 – accorde au gouverneur de vastes prérogatives. « Il peut surveiller, sanctionner, voire dissoudre une banque », explique Dina Abou Zour, membre de l’Union des déposants. « En cas de défaillance, il peut limoger un conseil d’administration et en nommer un autre. Et si l’insolvabilité est avérée, il peut fermer la banque tout en garantissant les droits des déposants. » Bien qu’il soit tenu d’appliquer la politique gouvernementale, son rôle – avec celui du ministre des Finances – est crucial dans l’élaboration du plan de relance. En tant que président de la Commission d’enquête spéciale et de la Commission bancaire supérieure, et superviseur indirect de la Commission de contrôle des banques, son influence est déterminante.

Éviter le piège de la dette odieuse

Dans le plan Harvard, Souaïd prônait une réduction des deux tiers du volume du secteur bancaire. Pour mettre cela en œuvre, Shanbour estime qu’il faut « une levée totale et rétroactive du secret bancaire, bien au-delà de la réforme édulcorée votée par le gouvernement ». Plus encore, il est crucial de définir si l’objectif est de gérer la crise ou d’en traiter les causes profondes. Il avertit que le plan Harvard échoue à distinguer deux types de dettes : les dépôts des épargnants, considérés comme privés et protégés par la Constitution (« dette légitime »), et les obligations détenues par des investisseurs, souvent issues de régimes autoritaires (« dette odieuse »). « Un arrêt de la Cour de justice européenne distingue clairement ces deux formes : les dépôts privés sont intouchables, tandis que la dette odieuse pourrait ne pas être restituee. »

Rétablir la confiance, une priorité absolue

Pour espérer une reprise économique, la priorité du gouverneur doit être la restauration de la confiance, estime l’expert financier Nicolas Chikhani. Cela passe par cinq mesures urgentes :

- La recapitalisation de la Banque centrale et des banques commerciales.

- Le retour de la confiance des investisseurs et des banques correspondantes.

- L’adoption d’une nouvelle politique monétaire rigoureuse pour revoir le taux de change.

- La sortie de l’économie du cash grâce à des circulaires forçant l’usage du système bancaire.

- Un plan rapide et strict pour restituer 100 % des dépôts, sans ponctions. « Seule la restitution intégrale peut attirer les capitaux étrangers, restaurer le pouvoir d’achat local, et relancer l’économie. »

Vers la stagnation ou un véritable changement ?

Le tourbillon de questions, d’attentes et d’espoirs autour de la nomination de Souaïd finira par se dissiper. Deux scénarios s’offrent alors : un retour à l’immobilisme, ou une secousse en profondeur qui nettoie les sédiments du système financier libanais. Seul le temps – et les choix du gouverneur – permettront de trancher.