À la suite de l’effondrement économique massif du Liban, un nombre croissant de jeunes se tournent vers l’entrepreneuriat et le travail indépendant pour survivre. Le chômage des jeunes a atteint 47,8 % en 2022, selon l’Administration centrale de la statistique, tandis que la livre libanaise a perdu 98 % de sa valeur. Face à cette réalité, beaucoup ont tenté de lancer leur propre activité. Mais la réalité s’est révélée bien plus rude que les rêves nés lors de nuits d’été pleines d’espoir. Si certaines initiatives ont réussi et apporté une valeur ajoutée à l’économie, la majorité a avorté ou peine à se maintenir à flot.

Au fond, l’entrepreneuriat consiste à transformer des idées nouvelles en projets viables répondant à des besoins concrets du marché et améliorant la qualité de vie. Pour que ces projets puissent se développer, trois éléments fondamentaux doivent être réunis : des entrepreneurs, un marché libre et concurrentiel, et un cadre propice à une bonne qualité de vie. Au Liban, ces conditions sont largement absentes.

Un environnement hostile pour les startups

De nombreux diplômés d’aujourd’hui sont issus d’un système éducatif public en déclin. Une étude du Centre d’études libanaises indique que les élèves des écoles publiques ont perdu près de 765 jours d’enseignement depuis 2016. À cela s’ajoutent les interruptions fréquentes à l’université publique et la prolifération d’instituts privés de mauvaise qualité. Le parcours des aspirants entrepreneurs s’en trouve d’autant plus compliqué.

Le marché libanais, bien que libéral en théorie, est de fait monopolisé. L’État détient toujours le contrôle de services essentiels comme les télécommunications, l’électricité ou l’eau – fournis à des prix élevés et d’une qualité médiocre. Les agences exclusives dominent l’économie, en dépit de l’adoption en 2022 d’une loi sur la concurrence. La qualité de vie, elle, continue de se détériorer, les jeunes Libanais figurant parmi les moins optimistes de la région, selon le Baromètre arabe 2021–2022.

Moins d’entreprises enregistrées

Ce climat difficile se reflète dans les chiffres. La Chambre de commerce, d’industrie et d’agriculture de Beyrouth et du Mont-Liban a enregistré une baisse de 27 % des inscriptions d’entreprises depuis le début de la crise – passant d’environ 15 000 à 11 000 sociétés. Lors d’un atelier intitulé « Entrepreneuriat et travail indépendant en temps de crise : défis et opportunités », organisé par la Fondation TEMPLETON, le Lebanese Institute for Market Studies (LIMS) et l’Université libano-américaine (LAU), le Dr Nabil Fahed a souligné que malgré quelques initiatives prometteuses, la majorité peine à avancer en raison du manque de financement.

Un financement à sec

Avec l’effondrement du secteur bancaire, les prêts directs aux entrepreneurs ont disparu. Le Dr Patrick Mardini, président du LIMS, explique que particuliers et associations cherchent désormais d’autres sources de financement. Les défaillances des infrastructures – notamment dans l’électricité et les télécommunications – aggravent encore les difficultés. Le coût élevé de ces services, lié aux monopoles, et l’incapacité du pays à attirer touristes et investisseurs mettent en évidence la nécessité d’ouvrir le marché à la concurrence et de démanteler les monopoles pour stimuler l’économie.

Des idées à la réalité

Face à ces obstacles, nombre de porteurs de projets renoncent à concrétiser leurs idées ou choisissent l’émigration. Les régions rurales, en particulier, souffrent d’un manque d’initiatives, comme le constate Souhad Abou Zaki, responsable des subventions et de la recherche à l’Association des entrepreneurs ruraux. La majorité des projets y sont liés à l’agriculture et à l’artisanat, même si certains cherchent à introduire la technologie dans ces secteurs traditionnels.

Les incubateurs de startups ressentent eux aussi la pression. Selon Rami Bou Jaoude, directeur des opérations chez Berytech, la quantité et la qualité des startups incubées ont diminué. « Depuis la crise de 2019, nous observons deux formes d’entrepreneuriat : celui né de la nécessité – souvent informel et à petite échelle – et celui porté par une jeunesse qualifiée qui cherche un véritable impact sur le marché », explique-t-il. Berytech a accompagné environ 500 petites et moyennes entreprises ces dernières années, un chiffre que Bou Jaoude juge encourageant dans le contexte actuel. À chaque appel à candidatures, l’incubateur reçoit entre 150 et 200 dossiers, mais ne peut soutenir que 25 projets.

Le rôle du ministère de l’Économie

Sur le plan gouvernemental, des efforts sont en cours pour simplifier l’enregistrement des entreprises et améliorer l’environnement des affaires. Le directeur général du ministère de l’Économie et du Commerce, Dr Mohammad Abou Haidar, a évoqué le développement d’un « guichet unique » destiné à réduire la paperasse et les délais d’enregistrement. Le ministère œuvre également à l’ouverture de nouveaux marchés d’exportation. En 2021, 3 351 nouvelles marques commerciales ont été enregistrées – 65 % dans l’agroalimentaire et 20 % dans les technologies.

Abou Haidar souligne que 40 startups libanaises dans la tech ont pu être implantées à Dubaï et que les produits libanais ont récemment participé à des salons internationaux aux Émirats arabes unis, au Qatar, en France et en Allemagne. Résultat : en 2023, les exportations du Liban vers l’Union européenne ont atteint un record, dépassant les 610 millions d’euros. Parmi les produits exportés pour la première fois figuraient du miel et des avocats issus de petites et moyennes entreprises. Le ministère envisage désormais d’accéder à de nouveaux marchés en Amérique latine, où vit une importante diaspora libanaise.

La voie à suivre

À plus grande échelle, des experts comme le Dr Ali Fakih, responsable du département d’économie à la LAU, insistent sur l’importance de la synergie entre les milieux académique et privé. Parmi les recommandations issues de l’atelier figurent le renforcement du soutien financier aux startups et la simplification des procédures juridiques de création d’entreprise.

Dans un pays miné par l’instabilité, l’entrepreneuriat pourrait représenter un levier de relance. Mais tant que le Liban ne s'attaque pas à ses obstacles structurels – éducation, infrastructures, monopoles, financement – les rêves entrepreneuriaux de ses citoyens risquent de rester lettre morte.