La confrontation verbale survenue vendredi 7 février à la Maison-Blanche aurait pu sembler ordinaire si elle s’était tenue à huis clos. Mais sa diffusion en direct a stupéfié de nombreux observateurs, tant le débat, initialement cordial, a rapidement dégénéré, dépassant les codes de la diplomatie. Pourquoi une telle escalade ?
La sécurité nationale économique des États-Unis
Il est bien connu que le modèle économique traditionnel basé sur le capital et la main-d'œuvre (Cobb-Douglas) n’est plus le principal moteur de croissance des grandes économies comme les États-Unis et la Chine. Arrivés à maturité, ces pays misent désormais sur la technologie, qui stimule directement la consommation et les gains de productivité. Washington s’est donc concentrée sur la recherche technologique et sa transformation en biens et services commercialisables.
Or, ce secteur est un grand consommateur de terres rares, dont la Chine détient près de 80 % de la production et du raffinage. L’Ukraine, quant à elle, dispose d’immenses ressources naturelles, avec plus de 115 types de minerais stratégiques essentiels aux industries technologique, militaire et énergétique. Selon la société canadienne SecDev, leur valeur serait estimée à 26 000 milliards de dollars.
Les politiques commerciales de Donald Trump, qui pourraient imposer des tarifs douaniers élevés à la Chine, risquent de fragiliser les chaînes d’approvisionnement américaines, notamment dans les secteurs militaire et de la défense, fortement dépendants de ces minerais. Or, l’Ukraine en regorge.
Dès lors, Trump considère qu’un accord avec Kiev, permettant aux États-Unis d’obtenir 50 % des revenus issus de l’exploitation de ces ressources en échange du maintien de l’aide américaine, est une stratégie gagnante pour les deux parties. Pour Trump, l’Ukraine doit compenser les quelque 180 milliards de dollars d’aide fournis par Washington depuis 2014. En parallèle, les États-Unis réduiront leur dépendance dela Chine, renforçant leur sécurité économique nationale et consolidant leur position dans la compétition technologique mondiale. Un tel accord renforcerait également leur influence au cœur de l’Europe et contrarierait les ambitions chinoises sur les marchés européens.
Le désaccord actuel porte sur les garanties militaires réclamées par Volodymyr Zelensky, auxquelles Trump ne semble pas vouloir souscrire. Le président ukrainien estime qu’un cessez-le-feu sans garanties américaines ne liera en rien la Russie, qui a déjà envahi plusieurs États de l’ex-URSS. Trump, de son côté, refuse d’engager davantage son pays sur le plan militaire, estimant que les États-Unis dépensent déjà trop pour défendre leurs alliés au sein de l’OTAN.
Affrontement américano-européen ?
Les divergences entre les États-Unis et l’Europe sur les grandes questions géopolitiques sont de plus en plus visibles, notamment en matière de stratégie diplomatique et économique. Cela se traduit notamment dans le dossier de l’OTAN, où Trump exige depuis longtemps que les Européens augmentent leur contribution en achetant davantage d’armement américain.
Peut-on alors interpréter cette altercation à la Maison-Blanche comme une confrontation entre l’Europe et les États-Unis ? La réponse n’est pas simple, mais plusieurs éléments permettent d’éclairer l’évolution des relations transatlantiques :
Un désaccord géopolitique majeur sur l’Ukraine : Après l’incident Trump Zelensky, plusieurs dirigeants européens – parmi lesquels ceux de la France, l’Allemagne, la Pologne, l’Espagne, le Danemark, les Pays-Bas, le Portugal, la République tchèque et la Finlande – ont réaffirmé leur soutien à l’Ukraine. Ces déclarations traduisent une inquiétude croissante sur l’engagement réel des États-Unis dans la sécurité du continent face aux ambitions historiques de la Russie. De plus en plus de voix appellent à une stratégie de défense européenne indépendante, nécessitant plus de 1 000 milliards de dollars d’investissement pour bâtir une force militaire moderne, incluant des capacités tactiques et opérationnelles capables de contrer toute menace russe.
Une tension économique croissante : La politique protectionniste de Trump, qui a imposé des droits de douane aux alliés comme aux adversaires, inquiète particulièrement l’Allemagne et la France. Une éventuelle entente entre Washington et Kiev sur les minerais stratégiques priverait l’Europe de ressources essentielles, la rendant dépendante soit des Américains, soit des Chinois. De plus, certains dirigeants européens perçoivent cette approche comme une trahison sur le plan énergétique, alors qu’ils comptaient sur Washington pour compenser la perte du gaz et du pétrole russes.
Et maintenant ?
Au-delà de cette tempête diplomatique, la position de Donald Trump devient délicate :
Il apparaît comme un défenseur de Vladimir Poutine, mettant les États-Unis en opposition avec leurs alliés traditionnels.
En suspendant l’aide militaire à l’Ukraine, il risque d’être perçu comme un allié objectif de Moscou, ce qui pourrait lui coûter cher en termes d’opinion publique.
Il peine à concrétiser sa promesse de mettre fin rapidement à la guerre russo-ukrainienne, alors qu’il s’en était vanté lors de sa campagne.
Il échoue à sécuriser l’accord sur les minerais, qui aurait été un succès économique majeur.
Il ne parvient pas non plus à récupérer les milliards de dollars versés à l’Ukraine depuis 2014.
Dans ce contexte, il est probable que les discussions diplomatiques reprennent rapidement, avec une implication accrue des Européens, qui semblent plus unis que jamais sur cette question géopolitique cruciale.
Zelensky, quant à lui, pourrait être la première victime de cet affrontement. La manière dont il a été traité à Washington témoigne d’un certain mépris à son égard. Les États-Unis l’accusent de corruption et s’interrogent sur la gestion des fonds envoyés à l’Ukraine. Il n’est pas exclu que Trump tente de le pousser à la démission afin de placer à la tête du pays un dirigeant plus enclin à suivre la ligne américaine – un président qui accepterait un cessez-le-feu avec la Russie sans exiger son retrait des territoires occupés et qui céderait la moitié des richesses minières ukrainiennes aux États-Unis.
L’Europe, de son côté, semble s’acheminer vers une nouvelle phase de réarmement, centrée sur la dissuasion des menaces extérieures, en particulier russes. La position du Royaume-Uni reste incertaine : historiquement aligné sur Washington, Londres pourrait être tenté de se rapprocher de l’Union européenne, notamment si Trump impose de nouvelles barrières douanières aux exportations britanniques.
Ainsi, la situation actuelle est désastreuse pour l’Ukraine, qui devra chercher d’autres soutiens pour compenser l’affaiblissement du soutien américain – une tâche ardue. Pendant ce temps, Vladimir Poutine peut savourer une victoire inattendue : la confrontation entre Trump et Zelensky lui est arrivée comme un cadeau inespéré, renforçant encore un peu plus la position de Moscou sur l’échiquier international.