L’économie s’impose comme le cœur du programme ministériel sur lequel le gouvernement de Nawaf Salam a obtenu la confiance du Parlement. Plus d’un tiers du texte y est consacré, et si l’on y ajoute les thématiques connexes – souveraineté, justice, éducation, indépendance judiciaire – la déclaration prend une dimension résolument développementale. Mais en quoi ce programme diffère-t-il des précédents, souvent similaires en contenu et en promesses ? L’histoire politique du pays a démontré que les discours gouvernementaux ne se traduisent que rarement en actions concrètes, à l’image du proverbe : "J’écoute tes paroles et me réjouis, j’observe tes actes et je m’étonne."
Un Contexte de Crise, mais des Freins Persistants
Si la déclaration ministérielle met en avant des défis économiques bien connus, elle intervient dans un contexte exceptionnel qui rend son exécution plus cruciale que jamais. Selon l’économiste Pierre Khoury, la crise a atteint un point de non-retour, avec l’effondrement de la monnaie et la disparition de la classe moyenne. Sous pression, la classe politique pourrait être contrainte d’accepter des réformes douloureuses, telles que la restructuration des banques, la privatisation de l’électricité ou la réforme du secteur public. L’aide du FMI et une potentielle reprise des relations économiques avec les pays du Golfe pourraient offrir un répit financier.
Cependant, les obstacles restent considérables : l’absence d’une véritable volonté politique, la mainmise des élites corrompues et l’effondrement des institutions, notamment judiciaires. Autant de facteurs qui font douter de la transition du discours à l’action. En outre, les divisions internes et les tensions régionales pourraient exacerber les crises plutôt que les résoudre.
Des Lacunes dans l’Approche Sociale et Budgétaire
Le programme gouvernemental reste flou sur plusieurs aspects cruciaux. Il évoque la restitution des dépôts bancaires mais sans proposer de mécanisme clair pour stopper l’hémorragie financière. Une véritable relance économique nécessiterait non seulement des investissements dans l’industrie et l’agriculture, mais aussi une refonte du système bancaire pour regagner la confiance des investisseurs et de la diaspora.
Sur le plan budgétaire, le texte insiste sur l’augmentation des revenus de l’État pour préserver la stabilité financière, mais passe sous silence la question essentielle de la réduction des dépenses publiques, source majeure de corruption et de gaspillage. Patrick Mardini, président de l’Institut libanais d’études de marché, souligne que la restructuration du secteur public ne peut se faire sans un allègement de la masse salariale et la suppression d’institutions inutiles.
Un Silence Surprenant sur les Politiques Sociales
Le programme ministériel met l’accent sur la reconstruction économique, mais ignore largement les urgences sociales. Selon Farah Chami, directrice du programme de protection sociale à l’Initiative arabe pour la réforme, le gouvernement semble privilégier la reconstruction du contrat politique au détriment du social. Pourtant, les récents plans de protection sociale, comme la stratégie nationale de sécurité sociale et la réforme des retraites, ne sont pas accompagnés d’une feuille de route pour leur mise en œuvre. La ministre des Affaires sociales, Haneen El-Sayed, s’est contentée d’annoncer une augmentation des dépenses sociales, sans préciser comment elles seraient financées ni si elles s’inscrivent dans une approche durable.
Entre Espoir et Scepticisme
Face à l’effondrement du pays, la pression populaire et la montée d’un esprit de révolte pourraient forcer la classe dirigeante à agir. Le secteur privé, lui, insiste sur la nécessité de traduire les orientations économiques du programme en mesures concrètes. Pour Nicolas Bou Khater, président de l’Association des hommes et femmes d’affaires libanais, l’attraction des investissements étrangers ne peut se faire sans une mise en œuvre tangible des réformes.
L’avenir du Liban dépendra donc de la capacité du gouvernement à transformer ses engagements en actions concrètes. Tant que la volonté de réforme restera lettre morte, la déclaration ministérielle ne sera qu’un document de plus, voué à rejoindre une longue liste de promesses non tenues.